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Sur le rapport au corps et les genres non-binaires

La lecture de cet article récent : « Pourquoi ne peut-on pas définir la transitude par la transition ? » sur le blog Unique en son genre m’a refait penser à quelque chose qui paraîtra sans doute banale ou évidente à certaines personnes mais qui se révèle à la fois absent dans les raisonnements de certaines personnes non-binaires, et crucial vis-à-vis de la manière dont nous appréhendons nos corps, nos genres, nos sexualités.

Les réflexions autour des identités non-binaires, des xénogenres et des neurogenres en particulier mais pas seulement, tournent énormément autour d’une conception très mentale, très intellectuelle de ce qu’est le genre, souvent au détriment de l’expérience incarnée du genre. Par expérience incarnée, je veux désigner l’expérience sociale d’habiter un corps perçu par soi-même et/ou par les autres comme étant celui d’une femme, d’un homme et/ou comme étant un corps considéré comme « autre », pourquoi pas transgressif des normes de genre.

Je pense que certaines personnes qui s’identifient comme non-binaires devraient aller faire un atelier de drag queen|king avec une sortie dans l’espace public pour ressentir (pour la première fois ou à nouveau) cette matérialité des rapports sociaux à leur corps, genré d’une manière ou d’une autre. Pour faire l’expérience concrète de comment la démarche, l’attitude, les relations aux autres peuvent être modelées par la manière dont sont construites la féminité et la masculinité à incarner dans notre société actuelle qui, oui, est binaire. Quel rapport entretenons-nous à notre corps dans ces conditions ? Vivons-nous ces nouvelles manières d’habiter l’espace social comme une contrainte ou comme une libération, comme une manière d’être qui nous correspond instantanément ou comme une attitude qui nous demande des efforts pour l’incarner, comme quelque chose que nous voulons perpétuer ou comme des codes que nous refusons ?

Si je conseille cela, c’est parce que j’ai moi-même pu me perdre dans ce rapport très mental du genre, qui peut avoir sa pertinence, mais qui peut aussi devenir une vision peu lucide ne prenant pas en compte certains facteurs qui façonnent cette « identité » de genre et qui passent par la médiation du corps. A force de conceptualiser le genre avec des métaphores – qui ont par ailleurs leur intérêt et leur validité dans un certain périmètre -, à force de considérer le genre en dehors du cadre des genres binaires sociaux de notre société, on peut venir à en oublier comment le genre ne vit pas que dans le cerveau de manière déconnectée du reste (ce qui est en soit est un non-sens total), mais que notre identité de genre est cette contextualisation – mentale, oui – de notre corps sexué, contextualisation qui est directement influencée par la manière dont nous somme socialisé-e-s et dont les autres nous considèrent – que nous cherchions à nous conformer ou non aux normes en vigueur quelles que soient les raisons :

« Socialement, le genre est la contextualisation mentale du corps humain comme attribut sexué, qui, par conséquent, doit rentrer dans un moule binaire. Subjectivement le genre est les dénominations sexués que nous utilisons, les états émotionnels et les souvenirs contextuels qui sont associés à ces dénominations, notre incarnation mentale de nous-même comme être en lien avec ces dénominations, la manière dont nous faisons subjectivement l’expérience de notre corps, la manière dont nous communiquons – dont nous exprimons – ce que nous en comprenons, notre compréhension de la manière dont la société répond à ces expressions et notre conscience des structures culturelles et normatives du sexe qui sont renforcées collectivement. TOUT ceci (et plus) correspond à comment nous contextualisons mentalement nos caractéristiques sexuées, c’est-à-dire, comme nous faisons le genre. »
The TransAdvocate, Contextualizing the body [1]

Chaque personne a une (en fait plusieurs) représentation de son corps – et par conséquent une manière de naviguer au travers des normes de genre qui est différente -, comme le rappelle Gayle Salamon dans ce résumé de la pensée de Schilder au sujet de l’image du corps :

« Nous avons accès à nos corps uniquement à travers une image de notre corps, une représentation psychique du corps qui se construit au cours du temps. Cette image du corps est multiple (toute personne en a toujours plus d’une), flexible (sa composition change avec le temps), elle se constitue à partir de relations que nous avons avec d’autres personnes, et ses contours sont rarement identiques aux contours de notre corps comme il est perçu depuis l’extérieur. »
Gayle Salamon, Assuming a Body, Transgender and Rhetorics of Materiality [2]

Cette image du corps, cette expérience que je fais de mon corps est cruciale dans le rapport à ce que je suis de manière matérielle, concrète. Elle est aussi strictement individuelle et échappe à toute catégorie. Dans Assuming a Body, Transgender and Rhetorics of Materiality, Gayle Salamon explique comment c’est l’image que j’ai de mon corps, l’expérience que j’en fais, plutôt que le corps physique lui-même qui détermine comment je conçois qui je suis :

« Quand elle  est interprétée de manière erronée comme une pathologie, la transsexualité est caractérisée le plus souvent comme un trouble mental par laquelle une personne fait le fantasme d’avoir les organes génitaux du sexe auquel iel n’appartient pas. C’est sur la base de ce fantasme, par lequel une reconnaissance erronée du corps est interprétée comme le signe d’une fracture avec la réalité, que la transsexualité a été caractérisé comme une psychose plutôt que comme une névrose. En suivant cette logique, la matérialité du corps est juge de la réalité ; la présence, par exemple, du phallus de l’homme trans est une hallucination s’il n’a pas eu d’opération chirurgicale et n’est qu’un « ersatz » s’il en a eu une. Mais la phénoménologie, comme nous l’avons vu, est un domaine dans lequel la perception du sujet occupe une position de choix dans le moyen de déterminer la vérité. Mon propre mode phénoménologique d’incarnation – en terme de composition ou de comportement corporel – est lui-même compris comme constitutif d’une vérité. Cela ne veut pas dire que je fabrique la vérité de toutes pièces à partir de ma propre expérience, ni que cela estampille une hallucination du sceau de la légitimité. Mais cela signifie que l’expérience que je fais de mon corps, ma perception de son allonge et de son efficacité, les manières par lesquels je m’efforce d’en faire une chose habitable, et l’utilisation que j’en fais – ou, dans les affres du désir peut-être l’utilisation qu’il fait de moi – sont la relation nécessaire que j’ai avec quelle que matérialité que je sois.» [3]

Un atelier butoh/drag king auquel j’ai pu participer fait particulièrement écho à cet extrait. Durant et atelier, nous étions amené-e-s à imaginer et incarner notre corps dans certaines situations qui incluaient d’y ajouter des « extensions » : un corps imposant, une trompe, une queue, un pénis. Ces exercices permettaient de faire une expérience consciente d’une image corporelle qui est éloignée du corps et de l’image que nous en avons habituellement. Ils permettaient d’explorer les effets de ce processus mental qu’est la création et l’incarnation d’une image corporelle donnée. Si cela est bien entendu éloigné de bien des manières du vécu des personnes trans, cela permet en revanche de comprendre le fonctionnement de certains des mécanismes qui sont à l’œuvre en chacun-e de nous dans notre processus unique de construction et d’évolution de l’image de notre corps.

Garder en considération ce rapport au corps est à mon avis une clé essentielle pour réfléchir sur la transidentité, y compris la non-binarité, sans jamais déplacer ces questions d’identité de genre hors du champ du politique. Selon l’activiste trans Riki Wilchins

« la transidentité n’est pas un fait naturel. Plutôt, c’est une catégorie politique que nous sommes forcé-e-s à occuper quand nous faisons certaines choses avec nos corps. » [4]

Si l’on suit cette proposition, alors une déclaration comme « Si une personne se sent trans, alors c’est tout ce qui lui faut pour l’être. » pour citer un article du blog Unique en son genre est délicate à défendre sans d’avantage de questionnement sur ce qui, concrètement et socialement, construit ce sentiment. L’auteurice poursuit en précisant que « Seule la personne concernée peut savoir si elle est ou non exclusivement son genre assigné à la naissance. Il n’y a pas de preuves matérielles, pas de fait observables et objectifs, c’est la personne qui sait ce qu’elle vit et qui se définit. ». Il est tout à fait possible qu’une personne contextualise mentalement son corps d’une manière qui ne corresponde pas à son genre assigné et qu’elle décide, pour une raison ou une autre, de ne transitionner ni socialement ni physiquement (quelles que soient les modalités de cette transition). L’image mentale que cette personne a de son corps, c’est-à-dire son genre, est donc décalé par rapport aux normes de la société (ou de la manière dont elle conçoit ses normes). S’agit-il d’un ressenti qui ne sort pas d’une sphère mentale ­du rapport « de soi à soi » ou a-t-il une existence sociale ? Que fait cette personne avec son corps (dans un rapport simplement physique et/ou dans un rapport social de soi et des autres à son corps) qui la place dans la catégorie politique de la transidentité ? La même question se pose, plus spécifiquement, au sujet des personnes non-binaires si l’on prétend vouloir intégrer certaines expériences non-binaires à la transidentité.

A vouloir à tout prix faire reconnaître la légitimité de certaines expériences et de certaines conceptualisations du genre, on en arrive à ne plus avoir aucune limite ancrée dans le monde, en tant qu’espace de relations et de pouvoir, pour appréhender les oppressions. Pour autant, je pense que les genres non-binaires sont une ressource intéressante pour penser certaines positions et certains vécus, qu’ils peuvent être articulés de manière pertinente d’un point de vue politique et que leur existence soulève des questions intéressantes, mais je développerai ce sujet dans un article futur.


Notes

[1] The TransAdvocate, Contextualizing the body

« Socially, gender is the mental contextualization of a human body as a sex attribute which, consequently, must fit into a binary mold. Subjectively, gender is the sex labels we utilize, the emotional states and contextual memories associated with those labels, our
mental embodiment of self as being related to those labels, the way we subjectively experience our body, the way we communicate – express – these understandings, our understanding of the way our society responds to these expressions and our awareness of the normative sex-designated cultural structures that are collectively reinforced.  ALL of this (and more) is how we mentally contextualize sex attributes, which is to say, how we do gender. »

[2] Gayle Salamon, Assuming a Body, Transgender and Rhetorics of Materiality

« we only have recourse to our bodies through a body image, a psychic representation of the body that is constructed over time. The body image is multiple (any person always has more than one), it is flexible (its configuration changes over time), it arises from our relations with other people, and its contour is only rarely identical to the contours of the body as it is perceived from the outside. »

[3] Assuming a Body, Transgender and Rhetorics of Materiality, Gayle Salamon, p55-56

« When it is miconstrued as pathology, transsexuality has most often been characterized as a mental disturbance in which a person fantasizes hirself to have the genitals of the sex to which sie does not belong. It is on the basis of this fantasy, whereby a misrecognition of one’s own body is understood to signal a break from reality, that transsexuality has been characterized as a psychosis rather than a neurosis. As this logic would have it, the materiality of the body is the arbiter of reality ; the presence of, say, the transman’s phallus is a hallucination if he has not had bottom surgery and merely « ersatz » if he has. But phenomenology, as we have seen, is a realm in which one’s own perception retain pride of place as a means of determining truth. My own phenomenological mode of embodiement – of bodily configuration or comportment – is itself understood as constituting a truth. This does not mean that I construct the truth, whole cloth, from the cloister of my own experience, nor does it provide hallucination with the stamp of legitimacy. What it means is that my experience of my body, my sense of its extension and efficacy, the ways that I endeavor to make a habitable thing of it, and the use I make of it – or, in the thoes of desire, perhaps the use that it makes of me – are my necessary relation to whatever materiality I am. »

[4] Assuming a Body, Transgender and Rhetorics of Materiality, Gayle Salamon

« Riki Wilchins has suggested that « trans-identity is not a natural fact. Rather, it is the political category we are forced to occupy when we do certain things with our bodies. » This insight offers trans identity as something akin to an act, but also something that is not reducible to a question of choice. »

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