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Qu’est-ce que l’identité de genre ?

Pas mal de choses (lectures, échanges) me rendent aujourd’hui assez mal à l’aise avec l’utilisation de la notion d’identité. Je compte approfondir le sujet dans un article à venir, mais cela ne remet pas fondamentalement en cause le contenu du texte qui suit. Edit 30/05/2017

Il existe des conceptions différentes, qui peuvent s’affronter, de ce que sont le genre et l’identité de genre. Selon la compréhension et la définition que l’on a de l’identité de genre, les raisonnements que l’on peut tenir et les implications politiques ne sont pas les mêmes. Grosso modo, au premier niveau de réflexion, deux conceptions du genre s’affrontent.

Pour reprendre très succinctement la présentation que Kate Bornstein fait du genre dans son livre “Gender Outlaw”, voici ce à quoi l’on peut faire référence par « identité de genre » ou « genre » :

  • le ressenti qu’une personne a de son genre.
  • la classe (de genre) à laquelle iel appartient.

Ceci s’accompagne des rôles genrés, c’est-à-dire des comportements, de l’apparence, de l’orientation sexuelle, etc, que l’on « doit » avoir pour que la société nous perçoive comme étant d’un genre ou bien d’un autre.

Le genre comme classe

Le genre en tant que classe est, pour reprendre la définition d’un point de vue féministe matérialiste de l’autrice du blog Ca fait genre, un

système produisant une bipartition hiérarchisée de l’humanité entre les catégories « homme » et « femme »

Ce système est la racine des inégalités et des rapports de domination des hommes vis-à-vis des femmes. Ou plus exactement le genre est cette production de deux catégories de sexe, profondément ancrées dans notre société et dans notre manière de concevoir le monde. Le genre, défini en tant que système, est donc l’ennemi à abattre. C’est ce qu’explique Monique Wittig dans « On ne naît pas femme » (c’est moi qui souligne):

une fois que nous avons montré que tous les problèmes prétendument personnels sont en fait des problèmes de classe, il nous reste encore le problème du sujet de chaque femme, prise isolément, non pas le mythe, mais chacune de nous. A ce point, disons qu’une nouvelle définition de la personne et du sujet pour toute l’humanité ne peut être trouvée qu’au-delà des catégories de sexe (femme et homme) et que l’avènement de sujets individuels exige d’abord la destruction des catégories de sexe, la cessation de leur emploi et le rejet de toutes les sciences qui les utilisent comme leurs fondements (pratiquement toutes les sciences humaines).

Wittig continue en présentant le cas de la « lesbienne », qui échappe à ce système de genre et n’est donc pas une « femme » :

« lesbienne » est le seul concept que je connaisse qui soit au-delà des catégories de sexe (femme et homme) parce que le sujet désigné (lesbienne) n’est PAS une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement. Car en effet ce qui fait une femme, c’est une relation sociale particulière à un homme, relation que nous avons autrefois appelée servage, relation qui implique des obligations personnelles et physiques aussi bien que des obligations économiques […], relation à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles.

Je souhaite souligner, pour plus tard, le choix précis des mots de Wittig à la fin de cette citation : les lesbiennes refusent de devenir ou de rester hétérosexuelles. Il peut donc s’agir d’un choix : il est possible de s’affranchir de ce système de genre oppressif en faisant le choix d’être lesbienne. Je reviendra plus tard là-dessus.

Le genre comme ressenti

Voilà, très rapidement, pour ce qui est de la conception du genre comme classe. Mais que pourrait être le ressenti d’une personne vis-à-vis de son genre ? Comment se construirait-il ? Cette citation de Wittig explique ce qui « fait une femme » d’un point de vue social. Mais comment expliquer ce qui fait que l’on se sente femme ou pas ? Comment peut-on avoir un ressenti de son genre qui serait autre chose que la classe de genre à laquelle on nous dit appartenir ? Cela peut-il s’inscrire dans cette analyse du genre comme système de manière pertinente ? Par exemple, qu’est-ce qu’une femme trans lesbienne dans ce cas (à la fois hors des catégories de sexe (femme et homme) parce que lesbienne et intégrée à ce système de genre parce que revendiquant l’identité de femme) ?

C’est là que deux conceptions du genre s’affrontent :

  1. celle qui conçoit le genre uniquement en fonction de ce modèle de classe;
  2. celle qui considère le genre comme une question de ressenti personnel indépendant de toute socialisation, de tout rapport de pouvoir existant dans notre société et pouvant modeler ce ressenti.

Dans le deuxième cas, le genre est un ressenti subjectif qui appartiendrait à chacun-e en évacuant toute mise en contexte dans le jeu des relations de pouvoir dans notre société. Dans le premier cas, le modèle ne prend pas en compte des vécus et des incarnations du genre qui le transgressent et ne permettent pas d’expliquer pourquoi. C’est ainsi que s’affrontent, de manière aussi peu satisfaisante l’une que l’autre, les conceptions du genre d’un certain féminisme radical et d’un certain mouvement trans. Dans Assuming a Body, Transgender and Rhetorics of Materiality, Gayle Salamon résume la situation de manière limpide [1] :

Les genres au-delà de la binarité d’homme et femme ne sont ni fictifs, ni futuristes, mais sont vécus et incarnés, et la discipline des women’s studies ne les a pas encore pris en compte. Jusqu’à ce que les women’s studies montrent un engagement plus sérieux avec les trans studies, ce domaine ne peut espérer évaluer l’état actuel du genre tel qu’il est vécu, pas plus qu’il ne pourra imaginer nombreux de ses futurs possibles. De manière équivalente, il est vrai que les trans studies ont besoin du féminisme. Les trans studies dans leur état actuel naissant sont souvent dominées par une conception libérale et individualiste de la subjectivité, dans laquelle un sujet post-genre possède un pouvoir total et est capable de construire son genre dans une parfaite félicité.

Pour éviter l’écueil d’une conception individualiste et libérale de l’identité de genre (et qui soit-disant émergerait et existerait en dehors de tout rapport de pouvoir), on peut analyser l’identité de genre comme étant à la fois un « sentiment de soi » et « l’accomplissement d’une relation, quelque chose de formé à travers l’invocation et les interactions avec la communauté » [2], pour reprendre les termes de Salamon. Voilà qui permet, si je la comprend bien, d’englober les deux éléments à prendre en compte pour tenter de comprendre la construction de son identité de genre : un sentiment de soi (c’est-à-dire un ressenti), formée à partir d’une relation que l’on a soi (par son corps, l’image que l’on en a, la perception mentale et la compréhension que l’on a de cette relation) au monde (donc au sein de ce système de classe, en tant qu’être socialisé dans une société).

Cette formulation est un peu compliquée à comprendre, et il me semble que les explications d’autres féministes trans permettent de mieux comprendre les idées derrière sans le style très philosophique.

Le genre comme contextualisation mentale

Sur le site The TransAdvocate dans une série d’articles intitulées « Sexing the Body is Gender », Cristan Williams énonce trois définitions possibles du genre tel que le terme peut être utilisé [3]. Le genre peut être :

A : l’expérience subjective qu’a une personne de ces propres caractéristiques sexuées ;

B : l’identification à un sexe, influencé culturellement, dans le contexte d’un groupe social ; ou,

C : à la fois A et B.

Williams décrit ensuite le concept de contextualisation mentale pour l’appliquer au genre : le genre est la manière dont nous contextualisons mentalement nos caractéristiques sexuées. Contextualiser signifie « organiser des données comment étant interconnectées de manière située et fonctionnelle avec d’autres concepts« . Par exemple,

il y a une différence entre un son et la contextualisation mentale de ce son. […] Une personne peut entendre le son comme un gazouillis d’oiseau étrange tandis qu’une autre pourrait l’entendre comme le gazouillis d’une alarme de voiture qui s’active. Pour faire court, un son est en soi différent de la compréhension que nous avons de ce son.

Dans cette logique, nos caractéristiques sexuées sont le phénomène physique à traiter, et le genre est la manière dont nous comprenons, dont nous organisons ce phénomène en rapport avec tout un tas d’éléments qui sont à la fois personnels et collectifs.

Les pensées que nous avons à propos du corps en tant que sexe binaire est le genre.

Les règles que nous utilisons pour regrouper ensemble et donc conceptualiser le sexe sont des constructions culturelles subtiles. Donner un sexe à un corps est différent d’avoir un corps qui a certaines caractéristiques sexuées mâles ou femelles. Un système lexical binaire d’étiquetage du corps n’a pas d’existence indépendamment de l’esprit humain. Oui, les caractéristiques sexuées existent vraiment; en revanche, le genre – l’étiquetage et l’inévitable contextualisation des caractéristiques sexuées – existent dans les limites de l’esprit humain. Quand nous donnons un sexe à un corps, nous déplaçons mentalement la totalité d’un corps humains dans une binarité intertextuelle. [4]

Les facteurs en jeu dans ce processus de contextualisation mentale sont multiples et entrelacés. L’organisation binaire de la société en classe « femme » et « homme » et les effets de la socialisation dans cette société sont centraux. Mais Williams propose également une définition qui décrit plus précisément l’expérience du genre d’un point de vue subjectif [5]:

Socialement, le genre est la contextualisation mentale du corps humain comme attribut sexué, qui, par conséquent, doit rentrer dans un moule binaire. Subjectivement le genre est les dénominations sexuées que nous utilisons, les états émotionnels et les souvenirs contextuels qui sont associés à ces dénominations, notre incarnation mentale de nous-même comme être en lien avec ces dénominations, la manière dont nous faisons subjectivement l’expérience de notre corps, la manière dont nous communiquons – dont nous exprimons – ce que nous en comprenons, notre compréhension de la manière dont la société répond à ces expressions et notre conscience des structures culturelles et normatives du sexe qui sont renforcées collectivement. TOUT ceci (et plus) correspond à comment nous contextualisons mentalement nos caractéristiques sexuées, c’est-à-dire, comme nous faisons le genre.

Ce point de vue inclut de manière complexe la manière dont nous répondons personnellement et individuellement au système de genre de la société. Pour reformuler certaines des éléments de la citation : les émotions que cela provoque en nous, les souvenirs associés à certaines dénominations de genre, la manière dont nous nous identifions (partiellement, totalement) ou non à ces dénominations, la manière dont nous percevons notre corps, l’image que nous nous en faisons, la manière dont nous avons conscience des normes de la société et dont nous y répondons, etc.

Résumons avant de continuer. L’identité de genre peut être :

  1. l’appartenance à une classe produite par un système binaire et hiérarchisé de pouvoir qui assure la domination des hommes sur les femmes ;
  2. un ressenti personnel, un sentiment qualifié d’« inné » de son genre ;
  3. la manière dont nous contextualisons mentalement notre corps comme un corps sexué, qui doit rentrer dans le moule de la binarité dans notre société. Cette contextualisation s’appuie notamment sur la manière dont notre corps est perçu et positionné dans la société, ce qui dépend directement de l’organisation de cette société autour des classes « femmes » et «hommes », mais aussi sur la manière dont nous assimilons ces normes, ces retours, ainsi que de la manière dont nous habitons notre corps.

Avec cette dernière définition, le ressenti de genre que l’on peut avoir est le résultat de tout un tas de facteurs différents, parfois complexes, parfois non-identifiables, parfois fluctuants, qui sont personnels à chacun-e, mais qui ne sont pas pour autant déconnectés du système politique dans lequel nous évoluons. Comme l’explique très bien Julia Serano dans Whipping Girl :

“Les gens se disputent souvent pour savoir ce qui définit une femme ou un homme – les chromosomes, le sexe assigné, les organes génitaux ou encore d’autres choses – mais de telles visions réductrices nient nos réalités de genre indiscutablement holistiques. Pour chacun-e d’entre nous, le genre est d’abord et avant tout une expérience individuelle, un mélange raffiné et unique entre notre propre tendances, nos interactions sociales, nos sensations corporelles, nos rapports à nos corps et nos expériences de vie.”

Sortir de l’impasse nature/culture

Pour approfondir les implications politiques de cette conception du genre décrite juste avant, j’aimerais revenir sur certaines notions qui reviennent souvent dans les débats : en l’occurrence l’opposition entre le genre comme construction sociale (alias le genre comme classe) et le genre comme sentiment inné, découlant de caractéristiques biologiques (coucou déterminisme biologique).

Un texte extrait du site féministe radical Trouble & Strife résume la situation (d’un point de vue partisan d’un féminisme radical). La masculinité et la féminité sont des produits des structures et pratiques patriarcales, qui relient des différences biologiques à un statut et une identité sociale et :

ce qui est construit n’est pas seulement les structures de la société, mais aussi les sentiments, désirs et identités internalisées que les individus développent au cours de leur expérience de vie au sein de ces structures.

Ici, je m’interroge sur cette référence à la construction de ces différentes identités, sentiments et désirs qui fait écho à la définition du genre d’un point de vue subjectif de Williams, mais en étant bien moins précise et offrant beaucoup moins d’indications concrète sur les mécanismes de la construction du sentiment de genre elle-même.

Les féministes radicales, dès lors, seraient effectivement d’accord avec les activistes trans qui disent que le genre n’est pas juste un vernis superficiel que l’on pourrait facilement enlever. Mais elles ne sont pas d’accord pour dire que si quelque chose est « profond », alors cela ne peut pas être construit socialement, mais que cela doive plutôt être attribué à des caractéristiques biologiques innées. Pour les féministes, les effets des expériences sociales vécues ne sont pas triviales, et ne peuvent pas être transcendées pas une démonstration individuelle de volonté. A la place, on doit changer la nature des expériences sociales à travers une action politique collective pour changer la société. [6]

La lecture de ce passage soulève une question : oui, les effets de la socialisation ne sont pas triviaux et peuvent expliquer des mécanismes très complexes au niveau des individus. Pour autant, excluent-ils totalement d’autres facteurs (environnementaux, ou pour dire un gros mot dans ce contexte, biologiques)? Si l’on s’appuie sur la description de Williams, des éléments comme des émotions, les souvenirs, la perception de son corps, la manière dont nous appréhendons le monde par notre corps lui-même impliquent des facteurs biologiques uniques à chaque individu.

Continuons la lecture avec le paragraphe suivant :

Si l’on adopte un point de vue sur le genre et la sexualité en tant que construction sociale, alors les lesbiennes, les hommes gays et les personnes ne se conformant pas aux normes de genre représentent un défi pour le status quo : iels représentent la possibilité qu’il y a d’autres moyens pour chacun-e de vivre sa vie, et que la société n’a pas à être organisée autour de nos conceptions actuelles de ce qui est « naturel » et « normal ». A contrario, si l’on fournit l’argument essentialiste que certaines personnes sont simplement « nées différemment », alors tout ce que les hommes gays, les lesbiennes et les personnes ne se conformant pas aux normes de genre représentent, c’est la plus anodine des propositions que la diversité devrait être respectée. Ce message ne requière pas que les gens « normaux » questionnent qui ils sont, ou comment la société est structurée. Cela leur demande juste d’accepter que ce qui est naturel pour elleux n’est pas forcément naturel pour tout le monde. Les bigots purs et durs ne seront pas impressionné-e-s par cet argument, mais pour n’importe qui de vaguement libéral, c’est convaincant en faisant appel à des principes basiques de tolérance tout en rassurant la majorité que supporter les droits pour les minorités n’empiètera pas sur leurs plates-bandes. [7]

Avant de continuer le commentaire ce paragraphe, je souhaiterais préciser que je suis totalement d’accord avec les idées de fond qui sont défendues, à savoir la nécessité de devoir agir collectivement pour changer les structures de pouvoir au sein de notre société, et de questionner les normes qui la traversent. Cela étant dit, les arguments apportés dans ce texte me dérangent.

Dans ce dernier passage, il est soutenu l’idée qu’il n’est politiquement pas pertinent de soutenir que les personnes ayant des sexualités et/ou des genres exceptionnels sont simplement « nées différemment ». J’entends bien évidemment la critique de l’essentialisme qui peut se nicher derrière une telle proposition. Néanmoins comment explique-t-on que certaines personnes soient en dehors des normes ? Comme je l’ai fait remarqué plus tôt, ce texte ne propose pas d’explication très convaincante. Si l’enjeu politique principal est d’amener les personnes hétérosexuelles et/ou en accord avec leur genre assigné à la naissance, à se questionner sur qui elles sont, où cela mène-t-il ? Certaines personnes se rendraient certainement compte de ce qu’elles refoulent, de ce qu’elles aimeraient être en dehors des normes hétérosexistes. Mais que fait-on avec les personnes en accord avec leur hétérosexualité et leur genre ? Comment explique-t-on qu’il existe des différences entre les personnes et que certaines sont/ont des pratiques hétéro, d’autres homo, d’autres bi-e-s, etc ? Parce qu’elles en font le choix ? Parce qu’elles sont moins perméables que les autres aux normes de la société ? Est-ce que cela veut dire que les personnes non-hétéro dans notre société ont déjà fait ce choix ? Ou alors part-on du principe que, sans normes hétérosexistes, l’être humain est par « nature » bi|pansexuel|whatever (ce qui est une hypothèse séduisante d’un certain point de vue mais douteuse à produire ici sans plus d’éléments pour la défendre) ?

Est-il possible de sortir de l’impasse nature/culture, essentialisme vs constructionisme ?

La féministe trans Julia Serano a produit une critique de ce qu’elle appelle « gender artifactualism », un terme qu’elle utilise pour désigner l’idée soutenue par certain-e-s que le genre ne serait « que » une construction sociale, par opposition à l’idée que le genre est socialement construit (c’est-à-dire que la culture contribue à former ce qu’est le genre, mais que ce n’est pas le seul facteur explicatif de tous les genres) [7].

Considérer que le genre (selon la plupart des définitions standard) relève d’une construction sociale veut simplement dire penser que le genre ne surgit pas d’une manière directe et pure de la biologie, mais plutôt qu’elle est modelée par la culture dans une certaine mesure – par exemple, par la socialisation, les normes de genre et l’idéologie relative au genre, le langage et les étiquettes qui contraignent et influencent notre compréhension du sujet. […]

Les « artifactualistes » du genre, d’un autre côté, ne se contentent typiquement pas de simplement discuter les manières par lesquelles le genre peut être construit socialement, mais écartent plutôt ou ignorent exprès toute possibilité que la biologie et les variations biologiques puissent jouer un rôle dans la limitation et la formation de nos genres. Parfois, même les suggestions les plus nuancées et les plus minutieusement argumentées que la biologie puisse avoir une certaine influence sur les comportements genrés ou les désirs vont récolter des accusations d’ « essentialisme » dans les cercles artifactualistes du genre.

Elle souligne plusieurs problèmes avec cette vision du genre comme étant “juste” une construction sociale :

Tout d’abord, elle se concentre sur l’explication des genres et des sexualités « typiques » (genres conformes à la société, hétérosexualité) sans arriver à expliquer de manière satisfaisante pourquoi des personnes ont des sexualités et des genres moins répandus.

Dans son ouvrage Excluded, Serano explique [8] :

« Les déterministes du genre affirment que nous sommes tou-te-s programmé-e-s biologiquement pour être hétérosexuel-les et cisgenres, tandis que les artifactualistes du genre affirment que nous vivons dans un système de genre hégémonique qui nous socialisent et nous forcent à devenir à hétérosexuel-les et cisgenres. Cependant, la nature hégémonique de ces modèles échoue à prendre en compte la diversité des genres et des sexualités qui existent en réalité. […] ils ont tous les deux un « problème d’exception » – i.e. ils échouent à fournir une explication raisonnable de pourquoi autant d’entre nous gravitons vers différents types de genres et de sexualités exceptionnelles.

Vous vous rappelez quand je remarquais au début de cet article les mots utilisés par Wittig indiquant une question de choix dans le fait de refuser de devenir ou de rester hétérosexuelles ? Voilà quelques éléments de réflexion sur la manière dont cette notion de choix peut être utilisée, de la part de Serano [8] :

Dans les cercles activistes féministes et queer dans lesquels j’ai évolué, il y a une forte tendance à essayer d’expliquer les genres et les sexualités exceptionnelles en termes de choix. […] Cependant, l’explication du choix échoue à prendre en compte nombre d’expériences d’apprentissage quand nos genres et nos sexualités exceptionnelles sont devenues manifestes. […] Beaucoup d’entre nous avons l’expérience d’être initialement supris-e, et parfois même perturbé-e, par nos attirance pour le même sexe ou nos identités transgenres quand nous en sommes devenu-e-s conscient-e-s la première fois. En fait, beaucoup d’entre nous passons par des périodes importantes de négation, de reniement ou de répression de nos genres et sexualités exceptionnelles par peur des potentielles stigmatisations sociales que nous pourrions rencontrer. De telles expériences sont complètement en désaccord avec l’explication du choix.

Deuxième point, toujours en paraphrasant Serano à partir de son article sur le « gender artifactualism », si on suit la logique « le genre n’est qu’une construction sociale », certains soutiennent que si nos identités sexuelles et genrées et nos comportements sont uniquement des produits culturels, et étant donné que notre culture est sexiste et hiérarchisée, alors nous n’avons qu’à apprendre à performer nos genres de manière plus libérée, subversive, etc, pour désapprendre les comportements oppressifs que l’on a, que l’on subit. En pratique, malheureusement, ce genre de raisonnement peut conduire à marginaliser et culpabiliser les minorités (par exemple, les personnes très féminines n’ont qu’à l’être moins pour se faire respecter, etc).

Pour Serano, une manière holistique de considérer le genre et sa construction serait de prendre en compte les principes suivants [9] :

  • nous sommes les produits de variations biologique; que nous sommes aussi tous positionnés différemment d’un point de vue social”.
  • tous les comportements humains, y compris ceux associés au sexe, au genre et à la sexualité, sont des traits complexes, c’est-à-dire qu’ils émergent à partir d’interactions complexes d’une infinité de facteurs biologiques, sociaux et environnementaux
  • on ne peut jamais vraiment séparer distinctement ce qui est de l’ordre du biologique, du social ou de l’environnemental” (il suffit de penser au mode de développement du cerveau et de sa plasticité, qui est dépend à la fois de facteurs sociaux et de facteurs biologiques)

Ce appel à « recomplexifier » nos points de vue pour sortir de l’opposition nature/culture fait écho à ce qu’écrit Anne Fausto-Sterling dans son ouvrage Corps en tous genres au sujet de la recherche en biologie sur les genres et les sexualités, que l’on pourrait appliquer symétriquement aux études féministes et sociales [10] :

[…] séparer les gènes de l’environnement, ou la nature de la culture, est une impasse scientifique, une mauvaise façon de penser le développement humain. Je propose plutôt d’écouter les philosophes John Dewey et Arthur Bentley qui, voici un demi-siècle, affirmaient « le droit de voir comme un ensemble […] ce que l’on nous présente traditionnellement comme constitué de sphères inconciliables »
[…]

Une recherche sur le processus d’incarnation du genre doit respecter trois principes de base. D’abord la nature/culture est indivisible. Ensuite, les organismes – humains et autres – sont des processus actifs, des cibles mouvantes depuis le moment de la conception jusqu’à la mort. Enfin, aucune discipline universitaire ou clinique ne peut nous offrir à elle seule la bonne manière de comprendre la sexualité humaine. Des points de vue les plus divers, de ceux des théoriciennes féministes à ceux des biologistes moléculaire, sont essentiels pour comprendre la nature sociale de la fonction physiologique.

[…]

Nous devons avant tout cesser de chercher des causes universelles au comportement sexuel et à l’acquisition du genre et nous pencher d’avantage sur la différence individuelle. Ensuite, nous devons étudier le sexe et le genre comme des éléments d’un système de développement. Enfin, nous devons revenir sur ce que nous entendons par le mot « environnement ». Pour l’instant, nous n’avons guère de lumières sur les composants environnementaux du développement sexuel humain, mais nous pouvons nous appuyer sur l’idée de Fogel que les comportements traversent des périodes d’instabilité (quand ils sont faciles à changer) et de stabilité (quand ils semblent fixés).

 


Notes

[1] Gayle Salamon, Assuming a Body, Transgender and Rhetorics of Materiality

« Genders beyond the binary of male and female are neither fictive nor futural, but are presented embodied and lived, and the discipline of women’s studies has not yet taken account of this. Until women’s studies demonstrates a more serious engagement with trans studies, it cannot hope to fully assess the present state of gender as it is lived, nor
will it be able to imagine many of its possible futures. It is equally true that trans studies needs feminism. Trans studies in its current, nascent state is often dominated by a liberal individualist notion of subjectivity, in which a postgender subject possess absolute agency and is able to craft hir gender with perfect felicity. »

[2] Gayle Salamon, Assuming a Body, Transgender and Rhetorics of Materiality, p 120 gender identity as « sense of self » and « gender identity as an achievemnent of relation, something formed through the invocation and the interaction with community »

[3] The TransAdvocate, Contextualizing the body, http://transadvocate.com/contextualizing-the-body_n_14021.htm

A: One’s subjective experience of one’s own sexed attributes;

B: One’s culturally influenced sex identification within the context of a social grouping; or,

C: Both A and B

[4] The TransAdvocate, Contextualizing the body, http://transadvocate.com/contextualizing-the-body_n_14021.htm

The thoughts we have about the body as a binary sex is gender.[1]

The terms we use to collectively group and therefore conceptualize sex are nuanced cultural artifacts. Sexing a body is different than having a body that has some male and/or female sex attributes. A lexical binary body labeling system has no existence independent of the human mind. Yes, sex attributes really do exist; however, gender – the labeling of and inevitable contextualization of sex attributes – exist within the human mind. When we sex a body, we are mentally moving the totality of a human body into an intertextual binary.

[5] The TransAdvocate, « Contextualizing the body »,  http://transadvocate.com/contextualizing-the-body_n_14021.htm

« Socially, gender is the mental contextualization of a human body as a sex attribute which, consequently, must fit into a binary mold. Subjectively, gender is the sex labels we utilize, the emotional states and contextual memories associated with those labels, our
mental embodiment of self as being related to those labels, the way we subjectively experience our body, the way we communicate – express – these understandings, our understanding of the way our society responds to these expressions and our awareness of the normative sex-designated cultural structures that are collectively reinforced.  ALL of this (and more) is how we mentally contextualize sex attributes, which is to say, how we do gender. »

[6] Trouble & Strife, « Who owns gender? » http://www.troubleandstrife.org/new-articles/who-owns-gender/

Radical feminists, then, would actually agree with the trans activists who say that gender is not just a superficial veneer which is easily stripped away. But they don’t agree that if something is ‘deep’ then it cannot be socially constructed, but must instead be attributed to innate biological characteristics. For feminists, the effects of lived social experience are not trivial, and you cannot transcend them by an individual act of will. Rather you have to change the nature of social experience through collective political action to change society.

[7] Trouble & Strife, « Who owns gender?«  http://www.troubleandstrife.org/new-articles/who-owns-gender/

If you adopt a social constructionist view of gender and sexuality, then lesbians, gay men and gender non-conformists are a challenge to the status quo: they represent the possibility that there are other ways for everyone to live their lives, and that society does not have to be organized around our current conceptions of what is ‘natural’ and ‘normal’. By contrast, if you make the essentialist argument that some people are just ‘born different’, then all gay men, lesbians or gender non-conformists represent is the more anodyne proposition that diversity should be respected. This message does not require ‘normal’ people to question who they are, or how society is structured. It just requires them to accept that what’s natural for them may not be natural for everyone. Die-hard bigots won’t be impressed with that argument, but for anyone vaguely liberal it is persuasive, appealing to basic principles of tolerance while reassuring the majority that support for minority rights will not impinge on their own prerogatives.

[7] Julia Serano, « What is Gender Artifactualism? » http://juliaserano.blogspot.fr/2013/11/what-is-gender-artifactualism.html

« To have a social constructionist view of gender (by most standard definitions) simply means that one believes that gender does not arise in a direct and unadulterated manner from biology, but rather is shaped to some extent by culture—e.g., by socialization, gender norms, and the gender-related ideology, language and labels that constrain and influence our understanding of the matter. […] Gender artifactualists, on the other hand, are typically not content to merely discuss the ways in which gender may be socially constructed, but rather they discount or purposefully ignore the possibility that biology and biological variation also play a role in constraining and shaping our genders. Sometimes, even the most nuanced and carefully qualified suggestions that biology may have some influence on gendered behaviors or desires will garner accusations of “essentialism” in gender artifactualist circles.« 

[8] Julia Serano, Excluded, p147

Gender determinist claim that we are all biologically programmed to be heterosexual and cisgender, whereas gender artifactualists” claim that we live in under a hegemonic gender system that socializes and coerces us into becoming heterosexual and cisgender. However, the hegemonizing nature of these models fails to account for the diversity in genders and sexualities that actually exist.

[…] they both have an “exception problem” – i.e., they fail to provide a reasonable explanation for why so many of us gravitate toward various sorts of exceptional genders and sexualities.

[…] In the feminist and queer activist circles that I travel in, there is a strong tendency to try to explain exceptional genders and sexualities in terms of choice. […] However, the choice explanation fails to account for many of our formative experiences back when our exceptional genders and sexualities first became apparent.

[…] Many of us have the experience of being initially surprised, and sometimes even disturbed, by our same-sex attractions or cross-gender identities when we first became aware of them. In fact, many of us go through significant periods of denying, disavowing, or repressing our exceptional genders and sexualities for fear of the potential social stigma we might face. Such experiences are completely at odds with the choice explanation.

[9] Julia Serano, Excluded

[10] Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres, ch. « Systèmes de genre »

2 Comments

  1. Philiberthe

    Je sais que je radote, mais vraiment, si on voulait essayer d’avancer un peu sur ces questions-là, je crois qu’on pourrait vraiment tirer quelque chose du dernier chapitre de L’anatomie politique (« Identité sexuelle/sexuée/de sexe ? Trois modes de conceptualisation du rapport entre sexe et genre »). Avant même de se demander si le fait que nous nous considérons comme ceci ou comme cela est exclusivement ou partiellement le produit, plus ou moins arbitraire et contingent, de l’histoire, ou révèle ce que nous sommes nécessairement, il me semble qu’on progresserait quand même pas mal en se rendant compte que « se considérer comme X », ce n’est pas tout à fait la même chose selon que cela signifie « se sentir en conformité avec tel ou tel mythe » ou « se voir comme une membre du groupe social des personnes soumises à tel ou tel régime » ; et ce sont, pourtant, deux choses que l’on essaie tant bien que mal de faire entrer (quitte à user à l’occasion de la hache conceptuelle) dans le même sac (à mon sens) pas très bien foutu de l’identité de genre…

    • br

      Bonjour, je n’ai pas lu ce livre, mais ce que vous en dites est intéressant. J’ajoute à ma pile de lecture!

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