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Une matrice de métal : petite histoire

Les voies du genre sont impénétrables. Enfin…

Après douze à écouter du métal, à aller en concert, à me démonter les cervicales en rythmes ténébreux, hier soir j’ai compris un truc. Et pour la première fois de ma vie en 12 ans à écouter du métal, j’ai pogoté, participé à 2 circle pits et 1 wall of death, le tout en binder court (oui, chaque détail compte). Ca a l’air anodin comme cela, mais pour moi cela a une signification particulière : le mosh pit, c’était pour moi cet espace de camaderie vigoureuse entre mecs par excellence, où je n’osais pas entrer.

Mais revenons un peu en arrière.

Je me suis souvent demandé pourquoi certains comportements et attitudes dites masculines m’étaient venu-e-s aussi soit-disant « naturellement », comme un déclic, comme si elles avaient toujours été là lors d’un atelier drag king. Bien sûr je sais qu’il ne s’agissait pas de quelque chose de codé dans mes gènes, que c’est socialement construit. Mais où, quand et comment, telle est la question à un million. Et le chemin vers la lumière (sic) est parsemé des mêmes obstacles que la recherche d’une pseudo vérité autobiographique – qui n’existe pas. Je ne peux qu’espérer saisir des bouts de réponses, et c’est déjà pas mal pour essayer de comprendre comment tout cela marche.

Cette fois-ci, dans le n-ième épisode de « A la recherche du genre perdu », je remonte à mes 14 ans (à quelques mois près, en vrai c’était l’hiver juste avant) : à mes errances nocturnes radiographiques et à l’attraction inéluctable d’une certaine station d’où sortait des grognements, des murs de saturation et du blast à la double pédale. La puissance qui s’en dégageait provoquait en moi une sorte d’excitation et surtout j’avais cette envie d’aimer cette musique, avant même d’avoir été touché d’un point de vue artistique. Pour quelles raisons ? Sans doute pour ce qu’elle représentait plus ou moins consciemment pour moi : le danger, la différence, la profondeur noire, et une puissance que je n’entendais pas ailleurs. Au hasard d’une écoute vint la révélation, le kiff total (sur Strange Déjà Vu de Dream Theater pour celleux que cela intéresse), qui fut suivi par de très nombreuses autres expériences fortes, comme la première fois où j’ai vraiment compris et apprécié un chant hurlé sur Le Monstre Est Vivant de Manimal (important ça, vu qu’apprécier le chant hurlé c’était un peu la condition sine qua non pour atteindre tout ce pan de musique extrême qui m’attirait et ainsi qu’assoir ma crédibilité en tant qu’amateuricel).

Suite à cela, j’assimile progressivement certains codes de la culture : le noir, les courbatures à la nuque, l’amour de la Scandinavie et des longues chevelures. Plus tard, les premiers concerts parisiens, les chroniques d’albums sur des webzines, quelques interviews, quelques petits copains, des séjours en Norvège.

En concert, je headbangue furieusement à ne plus pouvoir en tenir ma tête droite. J’apprends à faire des gestes qui semblent inutiles comme lever son poing en l’air en hurlant dans une fosse. J’apprends à faire ma place en headbanguant amplement au premier rang, à repousser les pogoteurs dans mon dos, à bouger violemment comme j’ai envie sans en avoir rien à faire d’être l’une des rares meufs de la salle, qui vient seule, et qui headbangue plus fort et plus longtemps que la plupart des mecs.

Vinrent mes années féministes. Je me mets alors, progressivement, à lire et à regarder d’avantages d’oeuvres produites par des femmes, mettant en scène des femmes, et plus généralement des personnes rompant avec les normes de genre. Un jour je réalise que je peux apprécier et désirer des corps, des formes et des voix typées féminines sans pour autant devoir m’y identifier moi-même. Je les recherche alors avec un œil neuf.

Mais il me faudra encore une petite année pour m’atteler à un gros morceau : quid des meufs (et des queers) dans le métal ? Politiquement, à des rares exceptions près de ma connaissance, le milieu n’a jamais brillé par son engagement radical sur des sujets politiques qui me semblent essentiels (féminisme, anti-racisme, anticapitalisme, etc). J’avais donc ces dernières années enrichit ma discothèque d’artistes de rap plus explicitement engagé-e-s. Mais musicalement, cela n’atteignait pas le type d’intensité sur le plan émotionnel ni la forme de désir que suscite un bon album de métal.

Un jour, je ne sais plus trop comment, j’en ai eu marre : n’était-il pas possible de trouver les mêmes claques musicales avec une nana au chant ou un groupe de meufs qui officient dans des styles autres que le métal symphonique (que je n’apprécie qu’occasionnellement) ? J’en connaissais quelques unes qui avaient réussi à traverser le filet de mon désintérêt pour tout ce qui était estampillé « métal à chanteuse » ou « métal avec chanteuse », mais elles étaient perdues au milieu de centaines d’autres groupes. Et puis quid des queers ?

J’ai donc commencé à faire des recherches, qui ont vite révélé deux choses. La première, c’est que les meufs étaient bien dans la place, et en nombre, si on savait où regarder. La deuxième, c’est que les artistes métal ouvertement queer n’étaient effectivement pas légion, contrairement à la scène punk.

En lisant « Queerness in Heavy Metal Music » de Amber R. Clifford-Napoleone, un passage dans le chapitre Heavy Metal Queerscape a fait tilt : « […] scholar of genre Judith Halberstam proposed subcultural belonging in heavy metal provided a space fo queer girls to experiment with their own masculinity by associating themselves with a strongly masculinist culture. » A l’époque, je n’avais pas l’impression d’expérimenter quoi que ce soit sinon de faire ce dont j’avais envie, attiré comme un insecte par la flamme du métal (oui c’est cliché, et c’est assumé).

Cette histoire ne raconte donc pas pourquoi j’ai été autant attiré par des codes, des comportements, des centres d’intérêts dits masculins (il faudrait remonter plus haut dans la chronologie, et intégrer d’autres composantes autobiographiques). Mais comment j’ai appris et intégré corporellement certains codes et une certaine relation à l’espace. D’autres pratiques, d’autres loisirs y ont également participé.

Lors de mon premier atelier drag king, j’ai choisi un alter ego (pas vraiment alter du coup) de musicien métalleux/coreux. C’est le look et l’état d’esprit qui me correspondent le mieux, avec lequel je me sens le plus à l’aise. Rien d’étonnant à cela si on considère ces douze années passées dans la matrice du métal.

Pour finir, petite anecdote, pour revenir à hier soir : cela faisait un moment que je n’avais pas été en concert de métal, pas depuis que je m’étais immergé juste qu’au cou de culture queer. Certains détails sont devenus évidents : l’ambiguité (ou pas du coup) sexuelle d’un chanteur qui se caresse sur scène devant un public majoritairement masculin, qui se claque les fesses et demande à un homme du premier rang de lui donner une fessée, qui se penche yeux dans les yeux vers le guitariste agenouillé, ainsi que jeu d’attouchement au niveau de la braguette entre les deux chanteurs sur scène. Hum hum…

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