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Les « conseils » du ministère des affaires étrangères aux femmes qui voyagent en Inde

Avertissement : cet article parle de viol et d’agressions sexuelles.

Avertissement 2 : il traite d’un exemple de sexisme, s’adressant aux femmes ayant l’opportunité et les moyens de voyager, sans aucune mesure avec les effets du sexisme et du racisme particulièrement vifs perpétués envers les femmes racisées et les femmes voilées aujourd’hui en France.

L’année dernière, ma cousine passait en revue ses options pour passer une année ou un semestre à l’étranger dans le cadre de ses études. L’Inde l’intéressait. Et comme il s’agit de quelqu’un qui aime se renseigner à l’avance, elle s’est rendue sur le site du ministère français des affaires étrangères qui met en ligne des fiches de conseils aux voyageureuses par pays. Voici ce qu’on peut y lire : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/conseils-par-pays/inde/.


Risques spécifiques pour les femmes

Les femmes, en particulier lorsqu’elles voyagent seules, peuvent être vulnérables. De plus en plus de cas de harcèlements, voire d’agressions sexuelles sont signalés. De ce fait, les derniers développements statistiques montrent que les femmes étrangères, touristes ou expatriées, font l’objet d’agressions sexuelles (attouchements, comportements déplacés, exhibitionnisme, viols). Compte tenu des différences culturelles entre nos deux pays, il est essentiel dès l’arrivée en Inde, particulièrement pour les femmes, de prendre certaines précautions :

  • tenue vestimentaire : porter de préférence des vêtements longs et garder les épaules couvertes ;
  • comportement : se comporter avec retenue envers les ressortissants indiens que l’on peut être amené à côtoyer en voyage ou dans la vie quotidienne (guide, chauffeur, employé d’hôtel ou de maison…) ;
  • déplacements : il est fortement conseillé aux femmes d’éviter de marcher seules ou en couple dans les zones peu fréquentées notamment la nuit tombée (rues peu animées, y compris dans les grandes villes comme Delhi ; ruelles de villages ; plages, etc…). De même, éviter de se retrouver seule, dès la tombée de la nuit, avec chauffeur de taxi, employé d’hôtel, guide, rencontre occasionnelle…

Plus généralement, conserver une prudence élémentaire afin de ne pas se mettre en danger et de ne pas favoriser les mauvaises intentions (vols, agressions).


Après cela, l’envie de ma cousine d’aller en Inde a été rangée dans la boîte des “choses qu’on aimerait bien faire mais qu’on ne fera pas parce que c’est risqué quand on est une femme”. Et ça m’a énervé.


Ce texte est un cas d’école. Vous vouliez un exemple de sexisme raciste et de de culture du viol perpétué par les institutions ? En voici un. L’analyse de ce texte est un exercice de style féministe, auquel je me suis livrée à l’époque pour démonter ces mythes et ces injonctions faites de manière répétées aux femmes et dont j’ai vu l’effet très visible sur ma cousine. Le même effet qui, par exemple, m’a fait attendre plusieurs années avant de pouvoir partir bivouaquer en randonnée solo en forêt et en montagne. Il semble qu’on ne répétera jamais assez comment ces peurs nous sont inculquées pour limiter nos déplacements, nos mouvements, notre occupation de l’espace.


Pour remettre dans le contexte, la question des violences sexuelles en Inde a pris une ampleur très importante fin 2012 suite à la mort d’une jeune fille violée à Delhi. En conséquence du battage médiatique autour de l’affaire, il s’est vu une baisse des réservations par les femmes touristes.

Les « risques spécifiques pour les femmes » n’existent apparemment qu’en Inde

 

Commentons donc le texte du ministère des affaires étrangères :


« Les femmes, en particulier lorsqu’elles voyagent seules, peuvent être vulnérables. »

Une femme qui voyage toute seule, ou qui de manière générale se promène dans l’espace public seule, ici ou ailleurs, se met en danger… elle est « vulnérable », sans défense, elle adopte un comportement à risque. En fait, les femmes ne devraient tout simplement pas occuper l’espace public, et celles qui s’entêtent à le faire le font à leurs risques et périls (La rue, fief des mâles).

Elles devraient rester à la maison et en France pour rester en sécurité, même si 67% des agressions dans notre pays se déroulent au domicile de la victime ou de l’agresseur (et seulement 3,7% dans la rue, 2,2% dans les bois ou un bord de route, 1,5% dans les transports en communs, 0,6% dans un parking), et qu’au total, la victime a été agressée par quelqu’un qu’elle connaissait dans 74% des cas.


« De plus en plus de cas de harcèlements, voire d’agressions sexuelles sont signalés. De ce fait, les derniers développements statistiques montrent que les femmes étrangères, touristes ou expatriées, font l’objet d’agressions sexuelles (attouchements, comportements déplacés, exhibitionnisme, viols).« 

Ce texte est très imprécis. Tout d’abord, le texte parle d’une augmentation des signalements des agressions, pas des agressions elles-mêmes. Comme l’article du Monde sur les viols en Inde le précise :


« Le débat public et le nouvel arsenal législatif ont-ils contribué à modifier les comportements ? Les statistiques pointent une réalité ambiguë. Sur les six premiers mois de l’année, le nombre (806) de plaintes pour viol enregistrées à Delhi a doublé par rapport à 2012. L’évolution témoigne-t-elle d’une augmentation objective des viols (en dépit du mouvement social de décembre) ou plutôt d’une fréquence en hausse des dépôts de plainte (grâce au dit mouvement social) ?

Si la première hypothèse est difficile à étayer faute de statistiques fiables sur les années précédentes, la seconde est tenue pour incontestable par de nombreux observateurs. « Les femmes désormais se dressent et vont se plaindre, souligne Vrinda Grover. Elles se sont débarrassées du poids de la culpabilité qui les paralysait jusqu’à présent. » « L’accroissement de ce nombre de plaintes signifie que les femmes espèrent recevoir du système de l’attention et obtenir justice, ajoute l’éditrice Urvashi Butalia. Et cela est nouveau. »« 

Revenons au texte du ministère français : « De ce fait, les derniers développements statistiques montrent que les femmes étrangères, touristes ou expatriées, font l’objet d’agressions sexuelles » : oui, des femmes étrangères sont agressées… mais est-ce qu’il y a eu augmentation de leur nombre ? Le texte ne le dit pas, il ne fait que le sous-entendre en se gardant de préciser si les cas « signalés » dont il parle concerne uniquement les étrangères ou pas.  Je n’ai pas trouvé de chiffres à ce sujet sur Internet.

Comment se place l’Inde par rapport aux autres pays du monde ? En plus de ne pouvoir compter que les viols qui sont déclarés, il est délicat de comparer des statistiques venant de sources différentes, à des dates différentes, utilisant des définitions différentes pour le viol et les agressions sexuelles.

Comme le souligne le rapport “International Statistics on Crime and Justice” de l’Institut européen pour la prévention et le contrôle des crimes, affilié aux Nations Unies publié en 2010 (donc avant le boom dans les signalements des viols en Inde) :

Le sud de l’Afrique, l’Océanie et l’Amérique du Nord on les plus haut taux enregistrés de viols, l’Asie a les taux les plus bas. Les différences entre les régions sont grandes. La comparaison entre les régions sont limitées parce que beaucoup de chiffres des pays en développement sont issus de vieux sondages […].

Les différences entre les taux de viols des pays individuels sont grandes dans le permier quartile. Cela indique que la définition du viol a tendance à être plus large en Amérique du Nord, par exemple au Canada, comparée aux pays européens.

Les 10 premiers pays en haut de liste sont, par ordre décroissant : Afrique du Sud, Australie, Swaziland, Canada, Jamaique, Surinam, Suède, Zimbabwe, Nouvelle-Zélande, Etats-Unis. Une liste compilant des chiffres plus récents (à vérifier néanmoins), place l’Afrique du Sud, la Suède, les Etats-unis, Angleterre et Pays de Galle, et l’Inde dans les cinq premières positions.

Quels que soient les chiffres exacts et la manière dont on les compare, une chose est sûre : les chiffres sur les viols aux Etats-Unis, en Suède et en Afrique du Sud sont très élevés.

Et pourtant, sur la page des Etats-Unis ou de la Suède sur le site du ministère, il n’est pas fait une seule fois mention de « risque spécifique pour les femmes »… Rien. Sur la page de l’Afrique du Sud, les allusions au GHB indiquent que “Le GHB, communément appelé « drogue du violeur », provoque une perte de conscience ou une diminution de la résistance physique et psychique permettant à l’agresseur d’abuser de sa victime ou de lui voler ses valeurs et effets personnels.”. On notera qu’il n’est fait mention explicite ni du caractère sexuel des agressions potentielles, ni du genre des personnes ciblées.

Donc aller aux US ou en Suède est sauf, mais pas en Inde. Quel est donc ce mystère ?

Checklist des injonctions faites aux femmes


La fin nous réserve le meilleur, c’est-à-dire les injonctions habituelles faites aux femmes (jamais aux hommes), même si cela ne sert à rien à part culpabiliser les victimes, dédouaner les agresseurs et surtout restreindre les libertés des femmes (ce sont les mythes sur le viol).

Compte tenu des différences culturelles entre nos deux pays”

Allez, ça c’est cadeau. Ca doit être les mêmes différences culturelles qui font qu’il est moins important de parler du risque d’être violée aux US. Remarquez comment ces “conseils” soit-disant nécessaires en raison de “différences culturelles” sont exactement les mêmes que ceux que l’on dicte aux femmes en France (Patriarcat sans frontière, quand tu nous tiens).

« il est essentiel dès l’arrivée en Inde, particulièrement pour les femmes, de prendre certaines précautions :
– tenue vestimentaire : porter de préférence des vêtements longs et garder les épaules couverte
s ; »

Le fameux « elle était habillé en mini-jupe, elle l’a bien cherché ». Ca n’empêche pas des femmes d’être violées alors qu’elles portaient une « bonne tenue » non “affriolante” (pantalon, jogging, etc). Je ne m’attarderai pas sur l’hypocrisie, largement analysée et dénoncée ailleurs, de ce “conseil” dans un pays qui fustige des jeunes femmes parce qu’elles sont voilées et/ou portent des jupes jugées “trop longues”.

« – comportement : se comporter avec retenue envers les ressortissants indiens que l’on peut être amené à côtoyer en voyage ou dans la vie quotidienne (guide, chauffeur, employé d’hôtel ou de maison…) ; »

Oui, c’est bien vrai ça, les femmes devraient toujours se comporter « avec retenue » : ne pas parler quand on ne leur demande pas, ne pas parler fort, baisser les yeux face à un homme. Etre soumise, quoi. Et puis surtout, ne pas flirter, sinon cela voudrait dire qu’elle l’a bien cherché.

« – déplacements : il est fortement conseillé aux femmes d’éviter de marcher seules ou en couple dans les zones peu fréquentées notamment la nuit tombée (rues peu animées, y compris dans les grandes villes comme Delhi ; ruelles de villages ; plages, etc…). De même, éviter de se retrouver seule, dès la tombée de la nuit, avec chauffeur de taxi, employé d’hôtel, guide, rencontre occasionnelle… »

Alors, on avait vu en France que la victime connaissait son agresseur dans 74% des cas, mais cette situation est-elle applicable à l’Inde ?

La réponse est oui d’après cet article paru dans The Hindu:

“L’année dernière, les données du National Crime Recors Bureau indien a révélé qu’en 2012, 24 923 cas de viols ont été rapportés en Inde. Parmi eux, 24 470 ont été commis par des parents, des voisins et des connaissances. Cela nous laisse avec un total de 453 cas de viols commis par des étrangers. En substance, des hommes connus par la victime ont commis 98% des viols rapportés.”1

Les chiffres datent de 2012, mais c’est tellement marqué qu’une inversion de la tendance, même avec augmentation de 7,1% des viols, est hautement improbable.

« Plus généralement, conserver une prudence élémentaire afin de ne pas se mettre en danger et de ne pas favoriser les mauvaises intentions (vols, agressions).« 

Ah ces femmes, quelles imprudentes… Et quand elles sont violées, c’est qu’elles ont « favorisé les mauvaises intentions » bien sûr… En fait elles le cherchent, elles sont responsables de ce qui leur arrive, comme à chaque fois :

Wikitravel et autres guides de voyage

Ce texte est issu d’un site officiel du gouvernement français. On retrouve des propos similaires et identiquement problématiques dans les guides de voyage disponibles en librairie ou en ligne.

La bonne nouvelle à propos des sites collaboratifs comme Wikitravel, c’est que l’on peut éditer le contenu soi-même (sous réserve que ces modifications ne soient pas modérées, on est sujet-te aux mêmes problèmes potentiels que sur Wikipedia). En faisant quelques recherches, je ne suis pas tombé-e sur des propos problématiques dans la version francophone, contrairement à la version anglophone beaucoup plus enclines aux injonctions vestimentaires et comportementales faites aux femmes.

Histoire de rigoler, voici ce qui est écrit sur la page anglophone des Etats-Unis (ayant un des taux de viols rapportés les plus élevés comme on l’a vu) :

Les Etats-Unis a traversé plusieurs vagues de féminisme depuis la seconde moitié du 20e siècle et a été influencé par le féminisme d’avantage que n’importe quel autre pays dans le monde.

La poutre, la paille, l’oeil du voisin…


Notes

1 http://www.thehindu.com/opinion/lead/good-laws-bad-implementatio/article5639799.ece:

« Last year, India’s National Crime Records Bureau data revealed that in 2012, 24,923 rape cases were reported across India. Out of these, 24,470 were committed by parents/family, relatives, neighbours and other known persons. This leaves us with a total of 453 cases of stranger rape. In essence, men known to the victim committed 98 per cent of reported rapes.« 

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